Records 2
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En ce temps là… je vous parle d’un temps que beaucoup trop de gens ne peuvent pas connaître…à moins de soixante ans.
En ce temps là donc, il fallait dix huit heures pour descendre en voiture de Paris à Perpignan, par la route, et enfin au Boulou.
Dix-huit heures d’aventures aléatoires, parfois de nuit, sur la route mythique des vacances et des congés payés, dix-huit heures où pour se faire entendre il nous fallait hurler, dix-huit heures de mal de fesses, mal de dos, mal de tête, souvent en suivant ces camions qui fumant, crachant et puant, parcourent à pas lents, monotones et trainant, notre nationale 7.
En ce temps là on avait la hantise de la panne traitresse qui obligerait papa à nous secouer, la nuit, pour nous faire pousser, avec ce drôle de goût en bouche.
On sentait la menace palpable de cette épée qui nous ferait dormir sur le bord de la route secoués par les gifles puissantes des camions… encore. On attendrait d’avoir pu trouver du secours ou bien, d’un fil-de-fer noué, crocheter l’embrayage afin de l’actionner, s’il vous plaît, à la main. Et puis, pour éclairer un peu notre chemin, le papier de chewing gum entourant un fusible, nous permettrait peut-être d’y voir jusqu’au matin…
Au matin renaissant, le soleil flamboyant de Salses, lumineux, rayonnant sur l’étang, effaçait tout d’un coup, en nous éblouissant, les tensions de la nuit.
La mer au loin nous montrait le chemin puis la chaîne des Albères, la coste de Galeu qu’on franchissait d’un bond et le village enfin, encore tout somnolent. Seule debout, dans le silence du matin, la statue victorieuse, gardienne du monument, nous saluait de la main.
Et, métamorphosés, à chaque pas comblés, nous descendions la rue, notre rue, ma rue, désormais catalans, en entier, tout l’été.
Parfois rendus très tôt, pour éviter d’avoir à réveiller mémé, on attendait assis sur la margelle de pierre, la fin de ce silence matinal éphémère. D’abord dans notre dos par la fenêtre close, on entendait choquer les outils de Figuères qui partait à la vigne et puis c’était Jonca qui sortait les samalls, ses douelles et ses outils, plus loin sonnaient les chaînes du licou du cheval trépignant pour sortir sous la voix de François ; les docks méridionaux s’animaient à leur tour et Coste s’activait à placer les cagettes portant les fruits du jour. Par ci par là, des voix s’interpellaient, les maisons s’éveillaient…
Et devant nous, soudain, la clef dans la serrure de la maison chérie, annonçait le réveil de ma mémé Marie.
La porte s’ouvrait en grand et comme une de ces pommes burinée et fripée, bonifiée par l’hiver passée dans le grenier, la silhouette fragile toute de noir vêtue hormis son tablier en toile de matelas, entrait dans le soleil. Son doux visage aimé apparaissait alors, fermé, mélancolique et puis, levant les yeux, un instant en suspens, s’illuminait d’un coup, épanoui et heureux s’apaisant, lui et nous. Ouvrant ses bras en grand, pétillant du regard, on l’entendait sourire… « Enfin, vous êtes là ».
Plus tard, assis dans la cuisine aux allures de chaumière, aux tommettes édentées, aux murs noirs de fumée où l’ampoule électrique luttait pour éclairer ce décor immuable, on regardait mémé heureuse s’affairer. Devant le café chaud sur la toile cirée, sous l’antenne à ressort du poste de radio, on s’entendait répondre à la même question pourtant anecdotique, chaque fois renouvelée : « Seu fet bon viatge ? »-« oui, oui, »-« T’as pas vu Patrick ? »
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